Et si notre corps était la clé de notre libération ?

Salut, moi c’est Dienaba et pendant des années, j’ai été la reine de l'inhibition.

Tu sais, celle qui parlait peu, qui n’osait pas interrompre, qui rasait les murs au fond de la classe pour ne pas se faire voir. C’était moi. La petite enfant modèle, toujours première de la classe, perfectionniste qui ne faisait pas de vague et qui donnait l’illusion que tout allait bien pour elle ? Encore moi !

Je m’effaçais littéralement. Mes émotions ? Un monde imaginaire, inconnu, hors de ma conscience. Le refoulement était devenu ma seconde nature et je ne m’autorisais plus à ressentir.

Je ne savais pas encore que ces traits de ma personnalité étaient en réalité des stratégies de survie. En tant que fille d'immigrés sénégalais née en France, j'ai grandi dans un système où le racisme et les préjugés sont la norme. J’évoluais constamment à travers le regard de l'autre, sculptant mon être pour garantir ma sécurité. Pour m'alerter de cet épuisement invisible, mon corps a fini par déclencher l'alarme ultime : la maladie. 

Le poids biologique de l'invisibilité

Être une personne racisée* dans un monde , qui encore aujourd'hui, ne reconnaît pas notre humanité, laisse des traces. Ces marques sont invisibles au début, mais elles s’imprègnent au plus profond de nos muscles et de nos cellules. En tombant malade, j'ai réalisé l'ampleur de la rage qui sommeillait en moi. Mon esprit avait oublié, mais mon corps, lui, enregistrait chaque cri étouffé.

“Le corps est le lieu où nous vivons tous. C'est aussi là que l'oppression et le trauma sont vécus et stockés. Nous ne pouvons pas penser notre chemin vers la libération, nous devons le ressentir.” Resmaa Menakem

Ces traces ne sont pas que des sensations, elles sont documentées par la science. Le racisme chronique induit une usure biologique réelle. Quand j'ai lu que le stress racial peut vieillir les cellules de 7 ans, j'ai su que ce n'était pas dans ma tête. Notre biologie sature sous le poids d'un environnement hostile. 

Aujourd’hui, on ne se tait plus. Après 5 ans à me former en santé mentale et à explorer les liens subtils entre la psyché et le corps, je suis devenue une professionnelle de l’intervention psychosociale avec une approche psycho corporelle et culturellement centrée. J’accompagne ceux qui veulent cesser de "tenir" pour enfin "exister".

La libération est un chemin.

Si je fais ce travail, c'est pour nous. Les enfants d'immigrés. Les personnes racisées. Celles et ceux qui portent dans leur corps les conséquences d'une déshumanisation qui ne date pas d'hier et qui continue. Je le fais pour nos enfants. Pour qu'ils n'aient pas à apprendre à s'effacer pour se sentir en sécurité. Pour qu'ils n'aient jamais à devenir les rois et reines de l'inhibition.

La libération, ce n'est pas quelque chose qu'on atteint un jour. C'est ce qui se passe quand on arrête de tenir et qu'on commence à exister. Nous ne sommes pas que des survivants du trauma. Nous sommes aussi les héritières et heritiers de ceux qui ont inventé des langues, des rythmes, des façons d'exister malgré tout.

Comme me l'a appris ma mentor Linda Thai* : "La libération n'est pas une destination à atteindre, c'est le chemin."

Ce chemin, je le marche. Et si tu lis ces mots, tu le marches peut-être déjà.

Sur ce blog, je partagerai ce que j'aurais aimé lire quand je cherchais à comprendre ce qui se passait dans mon corps. Des outils. Des mots à mettre sur des choses qu'on n'ose pas toujours nommer. Et des histoires, parce qu'on guérit aussi en sachant qu'on n'est pas seule.

Merci de m’avoir lu,

Dienaba :)

Pour aller plus loin (Sources scientifiques) :

Le concept de "Weathering" : Geronimus et al. (2010) ont démontré un vieillissement cellulaire prématuré lié au stress racial.

La charge allostatique : Les travaux de Bruce McEwen expliquent comment le stress chronique use nos systèmes biologiques.

Discrimination et santé : Les recherches du Dr David Williams (Harvard) documentent les liens entre racisme systémique et maladies cardiovasculaires.

1-Le terme racisée ne désigne pas une caractéristique biologique, mais un processus social (la racialisation). C'est le fait pour une personne ou un groupe de se voir assigner une identité raciale par la société dominante, souvent pour justifier une inégalité de traitement ou un accès différencié aux ressources. Utiliser ce mot permet de mettre l'accent sur le système qui crée l'oppression plutôt que sur l'origine des individus.

2-Linda Thai est enseignante et thérapeute somatique spécialisée dans le traitement des traumatismes développementaux complexes. J’ai suivi sa formation en stratégie de régulation du système nerveux et pratiques somatiques.


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Pourquoi ton corps sait avant toi - Et comment apprendre à lui faire confiance