Pourquoi ton corps sait avant toi - Et comment apprendre à lui faire confiance

J'ai passé des années à rétrécir. 

Ma façon de marcher. De parler. De me coiffer. De me tenir dans une pièce. Je modulais tout, en permanence, pour me fondre dans le décor et ne pas me faire remarquer.

À l'époque, je pensais que c'était ma nature, ma personnalité. Que j'étais comme ça.

Ce que je ne savais pas encore, c’est que mon corps faisait exactement ce pour quoi il a été conçu. Il cherchait à me maintenir en sécurité. Et il y a un mot pour ce mécanisme. Un mot qui a changé ma façon de me comprendre et que je veux te partager aujourd'hui.

La neuroception : ton Spider-Sense intérieur

Un chercheur américain, Stephen Porges, a mis un nom sur quelque chose que beaucoup d'entre nous ressentent sans pouvoir l'expliquer : la neuroception.

C'est ton système interne de surveillance. Un mécanisme que ton corps et ton système nerveux font tourner en permanence, sans que tu en sois consciente. Avant même que ton cerveau ait analysé quoi que ce soit, ton corps a déjà pris une décision.

Ma mentore Linda Thai avec qui j’ai suivi des cours en régulation du système nerveux l'appelle très justement le Spider-Sense ! Comme dans Marvel, Spider-Man perçoit le danger dans la ville avant de le voir. Dans la réalité, les araignées ont des micropoils sur tout le corps qui captent la moindre modification de leur environnement. Ta neuroception fonctionne exactement comme ça.

Elle trie en permanence ce que tu vis en trois catégories :

🟢 Sécurité 🟡 Insécurité 🔴 Danger

Et selon ce qu'elle détecte, ton corps ajuste automatiquement ton comportement pour te protéger.

Pour celles qui ont grandi dans un environnement hostile, ou qui vivent dans une société qui les marginalise à cause du racisme, ce radar est encore plus affûté et plus sensible que la moyenne. Les recherches de la Dr Nadine Burke Harris* ont montré que les expériences adverses répétées, notamment celles liées à la discrimination, modifient durablement la sensibilité du système nerveux et son seuil d'alerte. 

Ce que ton radar détecte  et ce que ça te coûte

Le racisme ne se présente pas toujours avec un visage clair et des mots explicites.

La plupart du temps, il arrive autrement. Un changement subtil dans le ton de la voix. Un regard qui fuit ou qui s'attarde trop longtemps. Une posture fermée. L'atmosphère rigide d'une institution où tu sens, sans pouvoir l'expliquer, que tu n'es pas vraiment la bienvenue.

Ton radar capte tout ça. Instantanément. Avant même que tu aies eu le temps de réfléchir, ton système nerveux a déjà activé ses défenses et tu t'adaptes. Tu te fonds, tu te tais, tu te figes.

Ce que le monde appelle de la méfiance, la science appelle ça une précision biologique. Ce n'est pas dans ta tête. C'est dans ton corps, et ton corps fait exactement son travail.

Mais ce travail a un coût.

T’es-tu déjà effondrée de fatigue en rentrant chez toi après une simple journée sans raison apparente ? Cette fatigue-là a une explication. Moduler ta voix, ta posture, tes vêtements, ton regard en permanence pour ne pas être prise pour cible demande une énergie énorme. Ton système nerveux tourne à plein régime sans jamais pouvoir vraiment s'éteindre.

Tu es épuisée parce que ton corps mène une bataille silencieuse, chaque jour, pour assurer ta survie. Tu ne manques pas de volonté. Tu es constamment en survie.


Commencer par se croire

La première chose à faire, et c'est souvent la plus difficile, c'est d'arrêter de douter de ce que tu ressens. La prochaine fois que tu sentiras ce besoin de rétrécir, ce malaise dans une pièce, cette fatigue inexplicable après une journée ordinaire, ne te dis plus "je me fais des idées". Dis-toi plutôt : "Mon corps capte quelque chose. Il cherche à me protéger. Je peux lui faire confiance." Ce n'est pas anodin. Pour beaucoup d'entre nous, se croire soi-même est déjà un acte de résistance.

Ensuite, il s'agit d'apprendre à offrir à ton système nerveux des moments de VRAIE respiration. Pas de la relaxation au sens large genre 1h de yoga ou de pilates. Je parle d’espaces où tu peux baisser la garde pour de vrai. Des environnements, des personnes, des pratiques qui envoient à ton corps le signal qu'il peut enfin se poser.

S'ancrer dans son corps. Chercher des espaces où tu peux prendre toute ta place sans masque. S'accorder du temps dans des environnements culturellement sécurisants. Ce sont des actes de soin, simples en apparence, profonds dans ce qu'ils font à ton système nerveux.

Ton corps sait. Il a toujours su.

Ta sensibilité n'est pas une faille. C'est le point de départ.

Dans ma pratique privée d’intervention psychosociale culturellement centrée, mon but est d’offrir cet espace de soin. Nous apprenons ensemble à décoder les messages de votre radar en toute sécurité, à honorer l'histoire protectrice de ton corps, et à rebâtir une sécurité durable. Tu n'a plus à porter cette vigilance toute seule.

On est ensemble.

Dienaba.

*La Dr Nadine Burke Harris est pédiatre et première Surgeon General de Californie. Ses travaux documentent l'impact biologique du stress chronique lié aux expériences adverses de l'enfance. Elle a contribué à faire reconnaître le racisme comme facteur de stress chronique à part entière, capable de perturber durablement le système nerveux. Son livre "The Deepest Well" (2018) est une référence accessible sur ce sujet.

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Et si notre corps était la clé de notre libération ?