Peut-on se sentir en sécurité dans un monde hostile ?
J'ai grandi en région parisienne, dans un quartier de banlieue. Un de ces quartiers que les gens de l'extérieur regardent avec une certaine méfiance.
Certains lieux étaient porteurs de mémoires particulièrement difficiles. Par exemple, la place de l'horloge, point central de la ville, était habitée par le meurtre d’un jeune homme froidement poignardé. Je me souviens avoir été témoin de nombreux passages à tabac de jeunes et de violences policières. J’étais également aux premières loges des trafics de drogue avec leurs lots de règlements de compte. Ces endroits, je les traversais souvent en mode surveillance : épaules rentrées, regard qui balaie, corps prêt à réagir.
J'étais toujours sur mes gardes. Beaucoup d'anxiété et de vigilance.
Et pourtant.
À côté de tout ça, la vie était belle. Famille unie, amis solides, communauté très soudée. Les relations étaient au cœur de mon quotidien. Dans ces espaces-là, autour de cette table, dans ce salon, avec ces gens, quelque chose en moi se posait. Le corps soufflait. J’étais envahi par une sensation d’amour et de paix.
Mon environnement était objectivement hostile par moments. Mais j'avais ces îlots qui me permettaient de baisser la garde et de me sentir en sécurité.
C'est cette tension que je veux explorer avec toi aujourd'hui. Parce qu'elle dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'est vraiment la sécurité et sur ce dont notre corps a besoin pour exister pleinement.
Ce que la sécurité veut vraiment dire
Le Larousse définit la sécurité comme "une situation dans laquelle quelqu'un n'est exposé à aucun danger, à aucun risque, en particulier d'agression physique."
C'est une définition utile et fondamentalement incomplète.
Parce qu'elle réduit la définition de la sécurité à l'absence de danger. Or, ce que mon enfance m'a appris, et ce que la neurobiologie confirme aujourd'hui, c'est que la sécurité n'est pas seulement l'absence de menace. C'est une présence. Une sensation. Quelque chose qui se vit dans le corps avant même d'être pensé dans la tête.
Le chercheur Stephen Porges, père de la théorie polyvagale, a mis un nom sur ce que nous ressentons quand nous nous sentons vraiment en sécurité : l'état vagal ventral. C'est l'état dans lequel notre système nerveux autonome (système qui régule nos fonctions vitales sans que nous en soyons conscients) est en mode connexion plutôt qu'en mode survie.
Concrètement, voilà ce qui se passe dans le corps quand on y est :
La mâchoire se desserre. Les épaules descendent. La respiration devient plus ample et plus lente. Le regard s'adoucit, les yeux captent la périphérie plutôt que de cibler les menaces. La voix se pose. L'estomac se relâche. On s'autorise à prendre de la place.
Et surtout, on peut se connecter aux autres. Écouter. Recevoir. Être présente à ce qui se passe sans guetter le danger.
C'est pour ça que la sécurité est une condition préalable au bien-être. Quand notre système nerveux est en état d'alerte, même de façon chronique et silencieuse, une partie de notre énergie vitale est mobilisée pour surveiller, anticiper, se défendre. Il en reste moins pour créer, pour se connecter, pour guérir.
Pour les personnes racisées qui évoluent dans des environnements hostiles, cet état vagal ventral est souvent inaccessible ou, du moins, constamment interrompu. Le corps apprend très tôt que certains espaces ne sont pas sûrs. Et ce qu'il apprend, il ne l'oublie pas facilement.
Se sentir en sécurité est un déterminant de la santé. Il ne devrait pas être réservé à une minorité.
Ce qui te fait te sentir en sécurité
Avant de chercher à créer plus de sécurité dans ta vie, il y a un exercice simple et puissant : observer ce qui la génère déjà.
Parce que même dans les environnements les plus hostiles, il existe des îlots de sécurité. Des personnes, des espaces, des pratiques qui envoient à ton système nerveux le signal qu'il peut baisser la garde.
Prends un moment pour réfléchir à ces questions :
Les relations : qui sont les personnes auprès de qui tu peux exister sans te justifier ? Auprès de qui ton corps se pose naturellement ? Ces personnes-ancres sont précieuses. Elles sont souvent le premier îlot de sécurité que nous construisons parfois sans même le savoir.
Le rapport à la terre : certains lieux géographiques, certains paysages, certaines textures sous les pieds ont le pouvoir de réguler le système nerveux. Pour beaucoup de personnes issues de l'immigration, le lien à la terre d'origine, porte quelque chose de fondamental. Un ancrage qui va au-delà du rationnel.
La culture et la foi : les pratiques culturelles, spirituelles ou religieuses ne sont pas que des traditions. Elles sont souvent des moyens de régulation du système nerveux transmis de génération en génération. Le chant, la danse, la prière, les rituels : ils envoient au corps des signaux de sécurité profonds.
Observer ce qui te fait déjà te sentir en sécurité, c'est commencer à cartographier ton propre terrain. C'est la première étape pour en créer davantage intentionnellement.
Vers plus de sécurité
La sécurité n'est pas quelque chose qu'on attend passivement que le monde nous offre.
Dans un contexte hostile, elle se construit. Elle se cultive. Elle s'alimente à travers les personnes qu'on choisit de garder près de soi, les espaces qu'on investit, les pratiques qu'on protège.
Quand je regarde mon enfance avec un pas de recul, je me rends compte qu’elle m'a appris quelque chose d'important : la sécurité extérieure et la sécurité intérieure ne sont pas la même chose. L'une dépend du monde. L'autre se construit de l'intérieur et elle commence par une question simple :
Qu'est-ce qui te fait te sentir en sécurité ?
Aujourd’hui. Dans ton corps. Dans ta vie.
C'est cette question que je t'invite à porter avec toi cette semaine.
Paix sur toi,
Dienaba.